Maria ed Elisabetta

Magnificat

Lisez et écoutez la prière du « Magnificat ».

Français

Mon âme exalte le Seigneur 
, et mon esprit se réjouit en Dieu mon Sauveur,

Car il a jeté les yeux sur l’humilité de son serviteur.
Désormais, toutes les générations me diront bienheureux.

Le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses
, et saint est son nom.

Sa miséricorde
s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent.

Il a fait preuve de force par son bras ;
il a dispersé les orgueilleux dans l’imagination de leur cœur.

Il a renversé les puissants de leurs trônes
et il a élevé les humbles ;

Il a comblé de biens les affamés
et renvoyé les riches les mains vides.

Il a secouru son serviteur Israël,
se souvenant de sa miséricorde.

comme il l’a promis à nos pères,
à Abraham et à sa descendance, pour toujours.

Gloire au Père, au Fils
et au Saint-Esprit.

Comme il en était au commencement, comme il en est maintenant et comme il en 
sera toujours, pour les siècles des siècles.

 Amen.

primo piano Eugenio
Eugenio Ruberto
Magnificat
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Latino

Magníficat 
ánima mea Dóminum,
et exsultávit spíritus meus


in Deo salvatóre meo,
quia respéxit humilitátem ancíllæ suæ.


Ecce enim ex hoc beátam me dicent
omnes generatiónes,


quia fecit mihi magna, qui potens est,
et sanctum nomen eius,


et misericórdia eius in progénies et progénies
timéntibus eum.

Fecit poténtiam in bráchio suo,
dispérsit supérbos mente cordis sui;


depósuit poténtes de sede
et exaltávit húmiles;


esuriéntes implévit bonis
et dívites dimísit inánes.

Suscépit Israel púerum suum,
recordátus misericórdiæ,


sicut locútus est ad patres nostros,
Abraham et sémini eius in sæcula.

Glória Patri, et Fílio
et Spirítui Sancto.


Sicut erat in princípio, et nunc et semper,
et in sǽcula sæculórum.

Amen.

giotto, lower church assisi, the visitation 01
Giotto, Public domain, via Wikimedia Commons

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Commentaire sur le Magnificat

Dans cette méditation, nous montons avec Marie « vers la montagne » et entrons dans la maison d’Élisabeth.

La Mère de Dieu nous parlera à la première personne à travers son cantique de louange, le Magnificat.

Aujourd’hui, toute l’Église se rassemble autour du successeur de Pierre, qui célèbre le cinquantième anniversaire de son sacerdoce, et le cantique de la Vierge est la prière qui jaillit le plus spontanément du cœur en de telles circonstances. Méditer sur ce cantique est notre modeste contribution à cet anniversaire.
Pour comprendre la place et le sens du cantique de la Vierge dans l’Évangile de Luc, il convient de commencer par une brève introduction aux cantiques évangéliques en général.

Les hymnes disséminés dans les évangiles de l’enfance – Benedictus, Magnificat, Nunc dimittis – ont pour fonction d’expliquer poétiquement la signification spirituelle des événements narrés – l’Annonciation, la Visitation, Noël – leur donnant la forme d’une confession de foi et de louange.


De ce fait, elles font partie intégrante du récit historique.

Ce ne sont pas des intermèdes ni des passages séparés, car tout événement historique se compose de deux éléments : le fait et la signification du fait.

Les hymnes inscrivent déjà la liturgie dans l’histoire. « La liturgie chrétienne », a-t-on écrit, « trouve son origine dans les hymnes du récit de l’enfance. »

Autrement dit, ces chants renferment un embryon de la liturgie de Noël.

Ils remplissent l’essence même de la liturgie, qui est de célébrer avec ferveur et fidélité l’événement du salut.
De nombreuses questions demeurent sans réponse concernant ces cantiques, selon les érudits : leurs auteurs, leurs sources, leur structure interne…

Heureusement, nous pouvons ignorer tous ces points critiques et permettre à ceux qui traitent de ce genre de problèmes de continuer à les étudier de manière fructueuse.

Nous n’avons pas besoin d’attendre que tous ces points obscurs soient résolus avant de pouvoir déjà nous instruire grâce à ces chansons.

Non pas que ces problèmes soient sans importance, mais parce qu’une certitude relativise toutes ces incertitudes : Luc a inclus ces chants dans son Évangile, et l’Église a intégré cet Évangile à son canon.
Ces chants sont « la parole de Dieu », inspirés par le Saint-Esprit.

Le Magnificat est de Marie parce que le Saint-Esprit le lui a « attribué », ce qui le rend plus « sien » que si elle l’avait écrit elle-même !

En fait, ce qui nous intéresse, ce n’est pas tant de savoir si Marie a composé le Magnificat, que de savoir si elle l’a composé sous l’inspiration du Saint-Esprit.

Même si nous étions absolument certains qu’elle avait été composée directement par Marie, cela ne nous intéresserait pas pour cette raison, mais parce que le Saint-Esprit y parle.


Le cantique de Marie offre une nouvelle perspective sur Dieu et le monde ; dans la première partie, qui comprend les versets 46 à 50, le regard de Marie se tourne vers Dieu ; dans la seconde partie, qui comprend les versets restants, son regard se tourne vers le monde et l’histoire.


Un nouveau regard sur Dieu

Le premier mouvement du Magnificat est dirigé vers Dieu ; Dieu a une primauté absolue sur toute chose.

Marie ne tarde pas à répondre au salut d’Élisabeth ; elle entame un dialogue non avec les hommes, mais avec Dieu. Elle rassemble son âme et l’immerge dans l’infini qu’est Dieu.

Dans le Magnificat, une expérience de Dieu sans précédent et sans équivalent dans l’histoire a été à jamais « fixée ». C’est l’exemple le plus sublime de ce qu’on appelle le langage numineux.

On a constaté que l’apparition de la réalité divine à l’horizon d’une créature suscite généralement deux sentiments opposés : l’un d’admiration et l’autre d’amour. Dieu se présente comme « le mystère immense et fascinant », immense dans sa majesté, fascinant dans sa bonté.

Lorsque la lumière de Dieu brilla pour la première fois dans l’âme d’Augustin, il confesse avoir « tremblé d’amour et de terreur », et que, même plus tard, le contact avec Dieu le fit « frissonner et brûler » à la fois.
On retrouve une sensation similaire dans le cantique de Marie, exprimée bibliquement par les titres.

Dieu est perçu comme « Adonaï » (ce qui signifie beaucoup plus que notre « Seigneur » par lequel il est traduit), comme « Dieu », comme « Puissant » et surtout comme Qadosh, « Saint » : Saint est son nom !

Mais dans le même temps, ce Dieu saint et puissant est perçu, avec une confiance infinie, comme « mon Sauveur », comme une réalité bienveillante et aimable, comme « mon propre » Dieu, comme un Dieu pour la créature.

Mais c’est avant tout l’insistance de Marie sur la miséricorde qui met en lumière cet aspect bienveillant et « fascinant » de la réalité divine.

« Sa miséricorde s’étend de génération en génération » : ces mots évoquent l’idée d’un fleuve majestueux qui jaillit du cœur de Dieu et traverse toute l’histoire humaine.

À présent, cette rivière a atteint une écluse et reprend son cours à un niveau plus élevé.

« Il se souvint de sa miséricorde » : la promesse faite à Abraham et à nos pères s’est accomplie.
La connaissance de Dieu suscite, par la réaction et le contraste, une perception ou une connaissance nouvelle de soi-même et de son être, qui est vraie.

Le moi n’est compris qu’en présence de Dieu, « coram Deo ». En présence de Dieu, donc, la créature se connaît enfin en vérité.

Et nous le constatons également dans le Magnificat.

Marie se sent « regardée » par Dieu, elle entre elle-même dans ce regard, elle se voit comme Dieu la voit.

Et comment se perçoit-elle sous cette lumière divine ? Comme « petite » (« humilité » signifie ici une réelle petitesse et une certaine modestie, et non la vertu d’humilité !) et comme « servante ».

Elle se sent insignifiante, comme une petite chose que Dieu a daigné regarder. Marie n’attribue pas son élection divine à sa vertu d’humilité, mais à la faveur divine, à la grâce.

Penser autrement (comme l’ont fait certains auteurs célèbres) revient à anéantir instantanément l’humilité de Marie. L’humilité a un statut très particulier : elle est le propre de ceux qui ne croient pas la posséder ; elle n’est pas le propre de ceux qui croient la posséder.
De cette reconnaissance de Dieu, de soi-même et de la vérité découlent la joie et l’exultation : « Mon esprit exulte… »

Joie exubérante de la vérité, joie de l’action divine, joie de la louange pure et libre.

Marie glorifie Dieu pour lui-même, tout comme elle le glorifie pour ce qu’il a accompli en elle, c’est-à-dire en partant de sa propre expérience, à l’instar de tous les grands adorateurs de la Bible. La joie de Marie est à la fois la joie eschatologique face à l’action définitive de Dieu et la joie humaine de se sentir aimée du Créateur, au service du Saint, de l’amour, de la beauté et de l’éternité.

C’est la plénitude de la joie.

Saint Bonaventure, qui a fait l’expérience directe des effets transformateurs de la visitation divine sur l’âme, parle de la venue du Saint-Esprit sur Marie au moment de l’Annonciation comme d’un feu qui embrasa tout son être. «
Le Saint-Esprit descendit sur elle », écrit-il, « tel un feu divin qui embrasa son esprit et sanctifia sa chair, lui conférant une pureté parfaite […]. »

Oh, si vous étiez capable de ressentir, dans une certaine mesure, ce qu’était et combien était grand le feu descendu du ciel, quel réconfort il apportait […].

Si seulement je pouvais entendre le chant jubilatoire de la Vierge !
Même l’exégèse savante la plus exigeante et rigoureuse reconnaît que nous sommes ici confrontés à des paroles qui ne peuvent être comprises par les moyens habituels d’analyse philologique et confesse : « Quiconque lit ces lignes est appelé à participer à la jubilation ; seule la communauté concélébrante des croyants en Christ et de ses fidèles est digne de ces textes. »

Il s’agit d’une parole « inspirée par l’Esprit » qui ne peut être comprise que par l’Esprit.


Un nouveau regard sur le monde


Le Magnificat se compose de deux parties.

Ce qui change dans la transition de la première à la seconde partie, ce n’est ni le mode d’expression ni le ton ; de ce point de vue, le cantique est un flux continu sans interruption ; la série de verbes au passé qui narrent ce que Dieu a fait, ou plutôt ce qu’il a « commencé à faire », se poursuit.

La seule chose qui change, c’est la portée de l’action de Dieu : des choses qu’il a faites « en elle », nous passons à l’observation des choses qu’il a faites dans le monde et dans l’histoire.

Les effets de la manifestation définitive de Dieu sont examinés, ainsi que ses répercussions sur l’humanité et l’histoire.

Nous observons ici une seconde caractéristique de la sagesse évangélique, qui consiste à unir l’exaltation du contact avec Dieu à la sobriété dans le regard porté sur le monde, à concilier le plus grand ravissement et l’abandon total envers Dieu avec le plus grand réalisme critique envers l’histoire et l’humanité.


Avec une série de verbes aoristes puissants, Marie décrit, à partir du verset 51, un renversement et un changement radical des rôles parmi les hommes : « Il a renversé – il a élevé ; il a rempli – il a renvoyé les mains vides ».

Un tournant soudain et irréversible, car il est l’œuvre de Dieu qui ne change pas et ne revient pas en arrière, contrairement aux hommes dans leurs affaires.

Dans cette transformation, deux catégories de personnes émergent : d’une part, les orgueilleux, les puissants et les riches ; d’autre part, les humbles et les affamés.
Il est important de comprendre en quoi consiste ce renversement et où il se produit, car autrement nous risquons de mal comprendre tout le cantique et, par là même, les béatitudes évangéliques, qui sont ici anticipées presque en ces termes.

Examinons l’histoire : que s’est-il réellement passé lorsque l’événement dont parlait Marie a commencé à se produire ? Y a-t-il eu une révolution sociale et extérieure, où les riches se sont soudainement appauvris et les affamés ont été nourris ? Y a-t-il eu une répartition plus juste des biens entre les classes sociales ? Non.

Les puissants ont-ils été physiquement renversés de leurs trônes et les humbles exaltés ? Non ;

Hérode continua d’être appelé « le Grand », et Marie et Joseph durent fuir en Égypte à cause de lui.
Ainsi, alors qu’on s’attendait à un changement social visible, l’histoire a totalement démenti ces espoirs.

Alors, où ce revirement s’est-il produit ? (Parce qu’il s’est produit !)

C’est arrivé par la foi ! Le royaume de Dieu s’est manifesté, et cela a engendré une révolution silencieuse mais radicale.

Comme si l’on avait découvert un bien qui dévaluait soudainement la monnaie en vigueur.

L’homme riche apparaît comme un homme qui a mis de côté une grosse somme d’argent, mais pendant la nuit, il y a eu une dévaluation de cent pour cent et au matin, il s’est réveillé misérable et pauvre.

Les pauvres et les affamés, en revanche, sont avantagés car ils sont plus prêts à accepter la nouvelle réalité ; ils ne craignent pas le changement ; leurs cœurs sont prêts.

Le renversement dont Marie chante est du même ordre — je le disais — que celui proclamé par Jésus dans les Béatitudes et dans la parabole du riche.
Marie parle de la richesse et de la pauvreté en partant de Dieu ; une fois encore, elle dit « coram Deo », prenant Dieu, et non l’homme, comme référence. Elle établit le critère eschatologique définitif.

Dire donc que ce renversement s’est produit « dans la foi » ne signifie pas qu’il est moins réel et radical, moins grave, mais qu’il l’est infiniment plus.

Il ne s’agit pas d’un motif créé par une vague sur le sable marin et effacé par la vague suivante.

C’est une richesse éternelle et une pauvreté tout aussi éternelle.


Le Magnificat sur les lèvres de l’Église

Saint Irénée, commentant l’Annonciation, dit que « Marie, remplie d’exultation, s’écria prophétiquement au nom de l’Église : « Mon âme exalte le Seigneur ».

Marie est comme la voix soliste qui entonne la première un air que le chœur doit ensuite reprendre. C’est une conviction profonde de la Tradition. Origène l’adhère également : « C’est pour ceux-ci (c’est-à-dire pour ceux qui croient) que Marie glorifie le Seigneur. »¹⁵

Il parle également d’une « prophétie de Marie », concernant le Magnificat16.

C’est ce que signifie l’expression « Marie, figure de l’Église » (typus Ecclesiae), utilisée par les Pères et acceptée par le Concile Vatican II (cf. LG 63).

Dire que Marie est une « figure de l’Église » signifie dire qu’elle en est la personnification, la représentation tangible d’une réalité spirituelle ; cela signifie dire qu’elle est un modèle pour l’Église.

Elle est aussi une figure de l’Église en ce sens qu’en sa personne l’idée d’Église se réalise parfaitement dès l’origine ; qu’elle constitue, sous la tête du Christ, son membre principal, ses prémices.
Mais que signifie ici le mot « Église », et au nom de quelle Église Irénée dit-il que Marie chante le Magnificat ? Non pas au nom de l’Église nominale, mais au nom de l’Église réelle, c’est-à-dire non pas au nom de l’Église abstraite, mais au nom de l’Église concrète, des personnes et des âmes qui la composent.

Le Magnificat n’est pas seulement fait pour être récité, mais pour être vécu, pour être fait nôtre par chacun de nous ; c’est « notre » chant. Quand nous disons : « Mon âme exalte le Seigneur », ce « mon » doit être pris au pied de la lettre, et non rapporté.
Que l’âme de Marie soit en chacun de nous, écrit saint Ambroise, pour exalter le Seigneur, que l’esprit de Marie soit en chacun de nous pour nous réjouir en Dieu […].

Car si, selon la chair, il n’y a qu’une seule mère du Christ, selon la foi, toutes les âmes engendrent le Christ ; chacune, en effet, accueille en elle le Verbe de Dieu.
À la lumière de ces principes, efforçons-nous maintenant d’appliquer le cantique de Marie à nous-mêmes – à l’Église et à nos âmes – et voyons ce que nous devons faire pour « ressembler » à Marie non seulement en paroles, mais aussi en actes.

magnificat

Une école de conversion évangélique


Là où Marie proclame la chute des puissants et des orgueilleux, le Magnificat rappelle à l’Église le message essentiel qu’elle doit proclamer au monde. Il lui enseigne à être elle-même « prophétique ».

L’Église vit et met en pratique le cantique de la Vierge lorsqu’elle répète avec Marie : « Il a renversé les puissants, il a renvoyé les riches les mains vides ! », et elle le répète avec foi, distinguant cette proclamation de toutes les autres déclarations qu’elle a également le droit de faire, en matière de justice, de paix et d’ordre social, en tant qu’interprète qualifiée du droit naturel et gardienne du commandement du Christ sur l’amour fraternel.
Bien que distinctes, ces deux perspectives ne sont pas pour autant séparées ni sans influence réciproque.

Au contraire, la proclamation de la foi en ce que Dieu a fait dans l’histoire du salut (dans la perspective de laquelle s’inscrit le Magnificat) devient la meilleure indication de ce que l’homme doit faire, à son tour, dans sa propre histoire humaine et, en effet, de ce que l’Église elle-même a à faire, en vertu de la charité qu’elle doit aussi avoir envers les riches, en vue de leur salut.

Plus qu’une « incitation à renverser les puissants de leurs trônes et à exalter les humbles », le Magnificat est un avertissement salutaire aux riches et aux puissants concernant le terrible danger qu’ils courent, exactement comme Jésus l’avait prévu dans la parabole de l’homme riche.


Le Magnificat n’est donc pas la seule manière d’aborder aujourd’hui le problème profondément ressenti de la richesse et de la pauvreté, de la faim et de la satiété ; il existe d’autres approches, tout aussi légitimes, qui découlent de l’histoire et non de la foi, et auxquelles les chrétiens apportent à juste titre leur soutien et l’Église leur discernement.

Mais cette voie évangélique est celle que l’Église doit toujours proclamer à tous comme son mandat spécifique et par laquelle elle doit soutenir l’effort commun de tous les hommes de bonne volonté.

Elle est universellement valable et toujours d’actualité.

Si, par hypothèse (hélas, lointaine !), il existait un temps et un lieu où il n’y aurait plus d’injustices ni d’inégalités sociales entre les hommes, mais où tous seraient riches et satisfaits, cela ne devrait pas signifier que l’Église devrait cesser d’y proclamer, avec Marie, que Dieu renvoie les riches les mains vides.

Il faudrait même le proclamer là-bas avec encore plus de force.

Le Magnificat est tout aussi pertinent dans les pays riches que dans les pays du tiers monde.
Il existe des plans et des aspects de la réalité invisibles à l’œil nu, mais perceptibles uniquement grâce à une lumière particulière : les rayons infrarouges ou ultraviolets.

L’image obtenue avec cette lumière spéciale est très différente et surprenante pour ceux qui ont l’habitude de voir le même panorama à la lumière naturelle.

L’Église possède, grâce à la parole de Dieu, une image différente de la réalité du monde, la seule définitive, car elle a été obtenue par la lumière de Dieu et parce qu’elle est la même image que Dieu possède.

Cela ne peut pas masquer cette image.

Au contraire, elle doit la répandre sans relâche, la faire connaître aux hommes, car leur destin éternel en dépend.

C’est l’image qui subsistera finalement lorsque « le modèle de ce monde » aura disparu.

Faites-le savoir, parfois, avec des paroles simples, directes et prophétiques, comme celles de Marie, lorsqu’on exprime ce dont on est intimement et sereinement persuadé.

Et ce, même au risque de paraître naïf et déconnecté de l’opinion dominante et de l’esprit du temps.
L’Apocalypse nous donne un exemple de ce langage prophétique, direct et courageux, où la vérité divine s’oppose à l’opinion humaine : « Tu dis [et ce « tu » peut désigner une seule personne ou une société entière] : « Je suis riche, je me suis enrichi, je n’ai besoin de rien », et tu ne sais pas que tu es malheureux, pitoyable, pauvre, aveugle et nu » (Ap 3,17).


Dans un conte célèbre d’Andersen, un roi est amené par des escrocs à croire qu’il existe un tissu merveilleux qui a le privilège d’être invisible aux sots et aux ineptes et visible seulement aux sages.

Bien sûr, il ne le voit pas en premier, mais il a peur de le dire, de peur d’être considéré comme un imbécile, tout comme ses ministres et le peuple.

Le roi défile nu dans les rues, mais chacun, pour ne pas se faire remarquer, fait semblant d’admirer sa magnifique robe, jusqu’à ce qu’une voix d’enfant s’élève de la foule : « Mais le roi est nu ! », brisant le charme, et chacun a enfin le courage d’admettre que cette fameuse robe n’existe pas.


L’Église doit être comme la petite voix de cet enfant qui, à un certain monde épris de ses propres richesses et qui fait passer pour fou et insensé quiconque ne montre pas de croyance en elles, répète, avec les paroles de l’Apocalypse : « Vous ne savez pas que vous êtes nus ! »

Nous voyons ici comment Marie, dans le Magnificat, « parle véritablement prophétiquement au nom de l’Église » : elle dénonce, avant tout, la grande pauvreté des richesses de ce monde, en partant de Dieu.

Le Magnificat justifie à lui seul le titre d’« Étoile de l’évangélisation » que saint Paul VI attribuait à Marie dans son « Evangelii nuntiandi ».


Le Magnificat, un appel à la conversion

Ce serait une incompréhension totale de cette partie du Magnificat, qui parle des orgueilleux et des humbles, des riches et des affamés, que de la limiter uniquement au domaine des choses que l’Église et le croyant doivent prêcher au monde.

Il ne s’agit pas simplement de prêcher cela, mais de le mettre en pratique. Marie peut proclamer le bonheur des humbles et des pauvres car elle-même est parmi les humbles et les pauvres.

Le renversement qu’elle entrevoit doit d’abord s’opérer chez ceux qui récitent le Magnificat et prient avec lui. Dieu, dit Marie, a vaincu les orgueilleux « dans les pensées de leur cœur ».
Soudain, le débat se déplace de l’extérieur vers l’intérieur, des discussions théologiques, où chacun a raison, aux pensées du cœur, où nous avons tous tort.

L’homme qui vit « pour lui-même », dont le Dieu n’est pas le Seigneur mais son propre « moi », est un homme qui s’est construit un trône et qui s’y assoit, dictant des lois aux autres.

« Maintenant, Dieu, dit Marie, renverse ces gens de leur trône ; il expose leur mensonge et leur injustice. »

Il existe un monde intérieur, fait de pensées, de volontés, de désirs et de passions, d’où – dit saint Jacques – viennent les guerres et les querelles, les injustices et les abus qui nous entourent (cf. Jacques 4,1) et tant que personne ne commencera à guérir cette racine, rien ne changera vraiment dans le monde et si quelque chose change, c’est pour reproduire, peu de temps après, la même situation qu’auparavant.


Comme le chant de Marie nous touche de près, comme il nous scrute en profondeur et comme il abat véritablement « la hache à la racine » !

Comme il serait insensé et incohérent de ma part si, chaque jour aux vêpres, je répétais avec Marie que Dieu « a renversé les puissants de leurs trônes » tout en continuant à convoiter le pouvoir, une position plus élevée, une promotion, une ascension professionnelle, et en perdant ma paix si elle tardait à venir ; si, chaque jour, je proclamais avec Marie que Dieu « a renvoyé les riches les mains vides » tout en aspirant sans cesse à m’enrichir et à posséder des choses toujours plus raffinées ; si je préférais être les mains vides devant Dieu plutôt que les mains vides devant le monde, les biens de Dieu plutôt que les biens de ce monde.

Comme il serait insensé pour moi de continuer à répéter, avec Marie, que Dieu « regarde vers les humbles », qu’il se rapproche d’eux, tandis qu’il tient à distance les orgueilleux et les riches en tout, et d’être alors moi-même de ceux qui font exactement le contraire.


« Chaque jour, écrivait Luther en commentant le Magnificat, nous devons constater que chacun s’efforce de s’élever au-dessus de lui-même, d’atteindre une position d’honneur, de pouvoir, de richesse, de domination, une vie confortable et tout ce qui est grand et orgueilleux. »

Et tout le monde veut être avec de telles personnes, court après elles, les sert volontiers, tout le monde veut participer à leur grandeur […].

Personne ne veut baisser les yeux là où règnent la pauvreté, la honte, le besoin, la souffrance et l’angoisse ; en effet, chacun détourne le regard d’une telle situation.

Tout le monde évite les personnes si éprouvées, les évite, les laisse seules, personne ne songe à les aider, à les assister et à faire en sorte qu’elles aussi deviennent quelque chose : elles doivent rester dans l’ombre et être méprisées.


Dieu – nous rappelle Marie – fait le contraire : il tient à distance les orgueilleux et élève à lui les humbles et les petits ; il est plus disposé à être avec les nécessiteux et les affamés qui l’assaillent de supplications et de requêtes qu’avec les riches et les satisfaits qui n’ont pas besoin de lui et ne lui demandent rien.

Ce faisant, Marie nous exhorte, avec une douceur maternelle, à imiter Dieu, à faire nôtre son choix.

Il nous enseigne les voies de Dieu. Le Magnificat est véritablement une merveilleuse école de sagesse évangélique.

Une école de conversion continue.
Comme toute l’Écriture, elle est un miroir (cf. Jacques 1,23), et nous savons que le miroir peut servir à deux fins très différentes.

On peut l’utiliser face à l’extérieur, vers les autres, comme un miroir ardent, projetant la lumière du soleil vers un point éloigné jusqu’à l’enflammer, comme Archimède l’a fait avec les navires romains, ou bien on peut l’utiliser en le tenant face à soi, pour y voir son propre visage et en corriger les défauts et la laideur.

Saint Jacques nous exhorte à l’utiliser surtout de cette seconde manière, en nous concentrant sur nous-mêmes avant les autres.
« L’Écriture », disait saint Grégoire le Grand, « s’enrichit par la lecture. » Il en va de même du Magnificat ; ses mots s’enrichissent, au lieu de s’user, à force d’être lus.

Avant nous, des foules de saints et de simples croyants ont prié avec ces mots, en ont savouré la vérité et en ont mis le contenu en pratique.

Pour la communion des saints dans le corps mystique, cet immense patrimoine rejoint désormais le Magnificat. Il est bon de le prier ainsi, en chœur, avec tous ceux qui prient dans l’église.

C’est ainsi que Dieu l’écoute.
Pour nous joindre à ce chœur qui traverse les siècles, nous entendons simplement présenter à Dieu les sentiments et les émotions de Marie, qui l’a entonné la première « au nom de l’Église », des docteurs qui l’ont commenté, des artistes qui l’ont mis en musique avec foi, des pieux et des humbles de cœur qui l’ont vécu.

Grâce à ce chant magnifique, Marie continue de glorifier le Seigneur pour toutes les générations ; sa voix, telle celle d’un chef de chœur, soutient et inspire celle de l’Église.
Une prière du psautier invite chacun à se joindre à lui : « Magnifiez le Seigneur avec moi » (Ps 34, 4).

Marie répète les mêmes paroles à ses enfants. Si je peux me permettre d’interpréter sa pensée, le Saint-Père, le jour de son Jubilé sacerdotal, nous adresse à tous la même invitation : « Magnifiez le Seigneur avec moi. »

Et nous, Votre Sainteté, promettons de le faire.

Sermons à la Maison pontificale du Père Raniero Cantalamessa


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